02-11-2020

SE RÉCONCILIER AVEC LE TEMPS : LES NAVIGLI

Virginia Cucchi,

Milan,

Aménagement paysager, Itinéraire,

« La banlieue est peut-être plus pauvre et - tout comme moi qui en suis un pur produit - ses chaussures sont trempées et son manteau déchiré mais elle a encore les poches pleines d’étoiles » Paolo Coretti



<strong>SE RÉCONCILIER AVEC LE TEMPS : LES NAVIGLI</strong><br />

Aujourd’hui plus que jamais, en raison de la vitesse et de l’intensité tourbillonnantes de notre vie quotidienne, nous semblons incapables de trouver un compromis avec le temps. Obsédés et angoissés par des rythmes toujours plus frénétiques et inextricablement liés à la technologie, nous sommes connectés en permanence avec l’autre bout du monde et nous nous acharnons à jongler avec des fuseaux horaires différents pour participer à un webinaire en Amérique ou à une réunion en streaming en Asie... Nous sommes devenus esclaves d’un incessant besoin de communications apparemment toujours urgentes, d’une fièvre de répondre immédiatement aux mails, aux messages Whatsapp, aux appels, aux demandes de retours d’expérience. Le bombardement d’informations, la succession - ou plutôt la simultanéité - de conférences, de séminaires, d’événements hebdomadaires font qu’il est impossible de tout suivre si ce n’est de manière extrêmement superficielle ou en opérant des choix difficiles. Ce malaise a donné naissance à un mantra qui ne cesse de résonner toujours plus fort : l’urgence de ralentir, une nécessité qu’il est indispensable de prôner pour retrouver une qualité de vie mieux adaptée à nos besoins physiques et spirituels. Une lenteur sans laquelle il sera impossible d’atteindre le respect du développement durable qui, comme nous l’a clairement montré la pandémie, revêt aujourd’hui une importance vitale.

Dans notre société mondialisée où nous sommes obligés de voyager sans cesse et d’enchaîner les vols, l’immobilité forcée nous a mis dans une situation résolument anormale en nous ancrant dans un endroit sans possibilité d’effectuer nos déplacements habituels. Le désespoir initial découlant de la conviction qu’il nous serait impossible d’abandonner notre routine habituelle a été progressivement suivi par le plaisir de redécouvrir des activités et des loisirs apparemment insignifiants que nous ne faisions plus depuis longtemps : j’ai recommencé à faire des gâteaux - comme quand j’étais petite avec ma mère - et j’ai étonnamment eu le temps de rendre de petits services à ma voisine. Nous nous sommes entraidées et elle m’a beaucoup réconfortée pendant ces mois où j’étais loin de mes proches.

Une fois le pic de la crise sanitaire passé, lorsque la peur s’est un peu émoussée, j’ai eu envie de recommencer progressivement à vivre et de ne plus rester enfermée dans ma petite mansarde. J’ai donc décidé de prendre mon vélo pour m’aventurer à la découverte de parcours inconnus, d’abord à quelques kilomètres de chez moi puis toujours plus loin. Avec des amis, j’avais eu l’occasion de me promener dans un endroit le long des Navigli qui m’avait beaucoup marqué et séduit et que j’avais envie de photographier. J’ai ainsi étudié la route pour y retourner et un dimanche de juillet caniculaire, j’ai quitté la ville en direction de la campagne d’Abbiategrasso. J’ai parcouru un nombre incroyable de kilomètres, plus de cinquante, et au fur et à mesure que la ville disparaissait, des étendues de champs s’ouvraient devant moi et le paysage ne me fatiguait plus mais, au contraire, me poussait à pédaler encore davantage à la recherche de lieux toujours plus magiques.

Les Navigli constituent un maillage complexe de canaux artificiels qui, à l’instar d’artères, se rejoignent autour de Milan et passent par la ville avant de bifurquer vers d’autres zones de la province ou de rencontrer le Tessin et l’Adda, des rivières qui traversent respectivement le lac Majeur et le lac de Côme. Initialement utilisés à des fins de navigation et comme infrastructure de transport pour les marchandises commerciales, les Navigli ont ensuite servi à l’irrigation et à l’alimentation en eau d’usines industrielles. Particulièrement innovant et avancé en termes d’ingénierie, le projet a tiré avantage des qualités géomorphologiques du terrain pentu pour permettre à une terre plutôt aride de prospérer. Les Navigli sont jalonnés de lieux uniques. Le long de leurs berges, on peut en effet admirer un riche patrimoine agricole, monumental, culturel et naturel : des églises et des abbayes mais aussi de somptueuses demeures secondaires ou de villégiature agrémentées de vastes et luxuriants domaines et jardins appartenant à la noblesse ou à la haute bourgeoisie de l’époque sans oublier les activités productives liées à la présence de l’eau comme les filatures, les moulins et les papeteries.

On y trouve par ailleurs trois grandes zones protégées extrêmement riches en biodiversité. Mais ce qui pour moi a été le plus fascinant et m’a le plus frappée durant ces heures où je m’arrêtais ici et là, c’est la spontanéité des rencontres, l’authenticité avec laquelle les gens profitaient de l’environnement : des ados plongeaient, des filles bronzaient, un monsieur d’un certain âge me racontait avec un fort accent dialectal quelques anecdotes locales et certains épisodes de sa vie avec beaucoup de passion et un brin de nostalgie. J’ai aussi fait la très agréable rencontre d’une dame ayant entièrement converti à la culture biologique une partie de ses rizières et qui non seulement m’a offert une barquette de myrtilles de sa ferme mais m’a aussi émue en me parlant du passé et d’un monde agricole qui m’était inconnu, si ce n’est à travers quelques séquences d’un film que j’aime beaucoup : L’arbre aux sabots. Je revivais l’attention qu’Ermanno Olmi accordait à la vie quotidienne et aux petites choses, la lenteur avec laquelle il s’arrêtait et s’attardait sur une dimension naturelle et humaine qui lui était si chère, sur la réalité rurale des périphéries de la ville, sur le monde des paysans, un quotidien fait d’humilité, de modestie, d’une grande pauvreté et de beaucoup de travail. Les champs à perte de vue, les rangées d’aulnes, le travail des lavandières et du moulin, les proverbes et les comptines de la tradition populaire me revenaient à l’esprit. Il me semblait presque irréel d’être pour ainsi dire entrée dans une autre dimension et de me sentir transportée dans une atmosphère en apparente harmonie avec la lenteur du courant du Naviglio Grande et donnant presque l’impression d’être immobile. Il me paraissait impossible qu’à proximité d’une ville ordinairement bruyante et envahissante, il puisse exister un lieu si inattendu émanant un merveilleux parfum de simplicité, de délicatesse et de très grande humanité.


Tandis que je photographiais les adolescents heureux et insouciants, totalement libres et affranchis de tout comportement calculé ou de circonstance - si ce n’est peut-être un léger étonnement de voir que je pouvais trouver intéressant de faire leur portrait - je me demandais pourquoi il est si difficile pour la plupart d’entre nous d’avoir le même enthousiasme pour ce qui nous entoure. Tout semble ici se dérouler avec un extrême naturel et surtout sans aucune angoisse du temps qui passe trop vite ou d’une montre scandant les rendez-vous de notre agenda. De nombreuses attitudes me laissent perplexe et notamment le fait de ne pas parvenir à se libérer d’un certain conformisme, de ne pas arriver à prendre des décisions drastiques impliquant des bouleversements radicaux, comme tourner une page de son existence. Je pense que tout le monde souhaiterait avoir une vie plus équilibrée : je sais bien que ce n’est pas facile mais il semble absurde de devoir presque toujours renoncer à nous réconcilier avec le temps et de nous sentir toujours incapables de planifier autrement ou - encore mieux - de nous abstenir de faire certaines tâches trop étouffantes voire angoissantes avant d’arriver à un point de non-retour où nous explosons et décidons de manière péremptoire et irrépressible : « Je laisse tout tomber et je change de métier, je ne supporte plus cette façon de vivre !! ». C’est comme si nous étions pris dans les engrenages d’un mécanisme ne nous laissant pas le choix et, malgré les beaux discours sur le silence et l’inactivité, il semble que trouver une solution à mi-chemin entre la frénésie de l’hyperactivité et un peu de répit vis-à-vis d’une dépendance totale du numérique demeure une aspiration presque irréalisable. Et si nous pouvions concilier notre profession avec un style de vie plus proche de la nature, plus sain et permettant de profiter du plein air comme le promet le télétravail, saurions-nous nous adapter à la tranquillité d’un havre de paix sans chercher un contact permanent avec la ville la plus proche ? Cette vision si satisfaisante de la campagne alors que je me trouvais au milieu des champs et entourée des gens cordiaux de la proche banlieue de Milan était-elle le fruit d’une disposition passagère ne me faisant percevoir la réalité qu’à travers le prisme d’une romantique nostalgie ?


Je dois toutefois admettre que de nombreux facteurs étayent mon sentiment, et notamment un accord ayant permis à toute la zone de conserver sa forte identité rurale. Le Parc du Tessin et les agriculteurs ont en effet instauré un rapport de collaboration basé sur la promotion du territoire, la valorisation des productions locales et une amélioration écologique de l’environnement. Les fermes se sont engagées à mettre en œuvre des pratiques agricoles à faible impact environnemental et des productions diversifiées et cohérentes. À tout cela s’ajoute une certaine sensibilité des consommateurs milanais qui savent apprécier les produits du terroir en circuit court ainsi qu’une participation des marchés, des restaurants et des gîtes ruraux qui utilisent et proposent les produits alimentaires cultivés localement. Une heureuse collaboration qui s’inscrit dans l’intérêt collectif et permet à des lieux aussi exceptionnels que celui-ci de survivre sans être dénaturés.


Cet endroit - comme beaucoup d’autres heureusement - a été préservé avec intelligence et n’a pas été condamné au destin des terres rurales, lointaines et sauvages constituant 98 % de la surface terrestre auxquelles Rem Koolhaas a consacré une longue réflexion dans le cadre du récit ‘Countryside, The Future’ se déployant le long des volutes du musée Guggenheim. Un monde ayant été si transformé par l’action humaine qu’il ne ressemble plus du tout à ce qu’il était à l’origine. Une campagne dominée par la technologie et surexploitée sans aucun respect au nom de la productivité. Notre pauvre planète, épuisée par une déforestation insensée et des extractions minières incontrôlées, érodée et asséchée par tous les phénomènes dévastateurs liés au réchauffement climatique et à la crise écologique, commence à nous montrer les effets des mauvais traitements lui ayant été infligés et à nous mettre devant un dilemme aussi inquiétant qu’angoissant : que se passera-t-il si ces précieuses terres dédaignées ne produisent plus assez pour toute l’humanité ? La planète compte déjà 7 milliards d’habitants qui passeront bientôt à 11. Et il faudra bien sûr les nourrir, comme l’exige le développement durable. L’architecte néerlandais ajoute à ces aspects véritablement inquiétants d’autres comportements sans doute moins graves mais tout aussi irrespectueux vis-à-vis de la campagne qui dénaturent les lieux les plus authentiques en les rendant artificiels. L’architecte fait référence à une tendance assez fréquente qui consiste à acheter des villages entiers sous prétexte d’en préserver l’authenticité mais qui s’attelle ensuite à les restructurer pour les métamorphoser en attractions plus touristiques. Ce phénomène touche notamment les fermes traditionnelles qui sont transformées en luxueuses résidences de vacances, perdant ainsi toute leur âme.

Il existe de nombreuses façons de préserver la qualité d’un environnement. Je privilégie sans l’ombre d’un doute celle dont le but est d’établir une relation d’aide et d’échange entre les différents acteurs d’un ou de plusieurs territoires dans le cadre d’un système évolué d’intégration, d’une dialectique généreuse où chacun donne le meilleur de lui-même en faisant preuve d’un véritable esprit d’équipe. La ville et la campagne ont besoin de s’entraider et non pas de s’hybrider dans une dégénération dictée par une utopie technologique consumériste qui ne profiterait ni à l’une ni à l’autre et qui ne permettrait pas d’instaurer un fructueux rapport de continuité et d’interrelation.


Virginia Cucchi

Credits:

Photographs: Virginia Cucchi

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