Interview

Peripheriques, Marin+Trottin+Jumeau

14/06/2010

Bonjour David Trottin. Je désire avant tout vous remercier de nous avoir reçus dans votre étude et commencer l’interview en parlant de votre statut de « producteur d’architecture », vu que Périphériques est connue pour promouvoir l’architecture de façon non conventionnelle. Pouvez-nous parler de votre approche de l’architecture ?
Il s’agit pour nous d’une approche globale car nous retenons qu’il soit important de nos jours de faire des projets, de réfléchir sur la ville, sur l’échelle de construction, sur l’emploi des édifices et qu’il soit tout aussi important d’en parler et de ne pas faire les choses uniquement pour soi en les tenant enfermées au bureau. Nous essayons de transformer le travail privé en travail public et d’échanger des opinions avec de nombreuses personnes pour montrer l’intérêt de l’architecture. En France, et peut-être également en Italie, les architectes occupent une position bizarre : ils produisent des édifices en ville, publics ou résidentiels, et les gens sont toujours un peu critiques à leur égard. L’idée commune est celle que les architectes font de mauvaises transformations et changent les villes non pas en mieux mais en pire. Il est donc important pour nous de montrer que certains architectes n’agissent pas ainsi, nous promouvons l’idée que certains concepteurs produisent de nouvelles formes de ville et de nouvelles formes d’architecture dans le but d’améliorer la qualité de la vie et de donner du bonheur aux gens. Nous le faisons en dessinant des édifices, en publiant des livres et à travers la communication, pour montrer ce que pourrait donner la bonne architecture dans les villes et pourquoi c’est une chose positive pour les gens.
 
Votre travail est très complexe, vous êtes trois associés et avez fondé l’étude en 1996, je suppose que votre organisation ait beaucoup changé depuis lors. Comment être-vous organisés maintenant ? Avez-vous des rôles distincts ?
Nous étions au début deux équipes d’architectes avec deux études différentes et une vie séparée. Nous avons décidé à un certain moment de travailler ensemble uniquement pour améliorer la qualité du travail, pas tellement pour mettre un bureau sur pied. Nous pensions que notre travail se serait amélioré si nous avions eu la possibilité d’échanger des opinions et de discuter nos idées sur l’architecture. C’est donc une espèce de laboratoire permanent et nous avons conservé ce processus : nous sommes encore deux études, une dans la zone nord de Paris et l’autre au centre. Nous travaillons ensemble sur certains projets à partir de l’idée d’une nouvelle forme de collaboration : chaque étude dessine une partie de l’édifice et nous réunissons ensuite le tout. Ceci nous permet de partager de nouvelles façons de faire de l’architecture. Nous ne voulons pas faire quelque chose en commun ; nous maintenons en réalité les deux parties distinctes et séparées. Je crois que ce soit l’esprit de la ville, où il y a des édifices distincts, certains bons et d’autres pas trop, mais le résultat est la qualité de la ville dans son ensemble. C’est ça qui nous plait, une nouvelle approche, une stratégie différente pour faire des projets ensemble. Le but n’est pas en effet de regrouper toutes les idées dans le même panier mais de tenir les identités séparées et de les rapprocher l’une de l’autre. Ceci s’avoisine davantage à la réalité de la société, où nous vivons ensemble mais où chacun a sa propre identité. Nous voulons conserver cette approche parce que nous désirons travailler avec de nombreuses personnes et réunir des idées différentes.
 
Vous travaillez dans l’édition, dans l’architecture, dans le design et même dans la communication, je sais que vous avez réalisé plusieurs édifices liés à la communication, comme le centre pour la musique de Nancy, des musées, des cafés, des bars et des clubs. Que pensez-vous aujourd’hui du rapport entre les médias, l’architecture et la communication ?
Nous vivons une époque particulière, avant c’était peut-être différent. Je crois que certains projets ne deviennent de plus en plus qu’un acte de communication. Ce n’est sans doute pas vraiment une nouveauté. Quand Louis XIV a décidé de construire Versailles, c’était peut-être déjà un acte de communication mais seul le pouvoir communiquait autrefois à travers l’architecture. Les choses ont changé aujourd’hui ; le pouvoir de nos jours ne communique plus avec les édifices mais avec les actions, comme dans les médias. À un autre niveau, les municipalités s’intéressent à l’architecture parce qu’elles pensent que ce soit un moyen pour transformer la ville, pour montrer l’intérêt des politiciens pour la ville. Ils ne construisent pas des palais ou des églises mais des projets de logements, c’est tout au moins comme ça actuellement en France : la réalisation de zones résidentielles comme « l’éco-quartier ». Ce sont des projets qui montrent un grand intérêt pour l’architecture durable, de nouvelles stratégies de la façon de vivre. Dans le cadre de cette approche, les architectes ont la possibilité de réaliser des projets intéressants, avec une identité qui devient parfois une marque de fabrique. Une petite ville peut réaliser des projets et l’on dit que c’est une ville forte capable de faire de l’architecture.Je ne suis personnellement pas intéressé à l’édifice comme fin en soi mais plutôt au rapport entre l’édifice et la ville. De même, si l’on construit un édifice intéressant dans une ville intéressante, ça ne marche pas. Ce qu’il faut faire, c’est créer une lien entre les architectures. Le travail d’un architecte consiste en fait à créer des édifices spéciaux, dans certains cas des expériences architecturales très intéressantes, mais en respectant pleinement le contexte et la ville. Nous avons ce type d’attitude en France. Ceci me permet de revenir sur le thème de la communication. Nous avons créé à Paris une espèce d’association avec une quinzaine d’études d’architectes, appelée French Touch. French Touch a décidé de produire un annuaire de l’architecture appelé « Annuel Optimiste d’Architecture » pour raconter ce qui se passe chaque année dans notre pays. Le premier numéro a été publié en 2007 et nous sommes en ce moment en train de préparer l'édition de cette année. L’annuaire montre que la nouvelle architecture est intéressante même en respectant le lien avec le contexte. C’est une attitude tout à fait française parce que nous avons en France plusieurs types de contextes. Si nous analysons l’architecture en Suisse, nous constatons qu’il n’y a guère de choix lié au paysage, on a toujours en face de soi une montagne, il n’y a aucune vue sur la mer et le contexte est donc grosso modo toujours le même. Ce concept de contexte de l’architecture est quelque chose de très intéressant pour produire une architecture ambitieuse et même établir un lien avec le processus de création, il faut donc le communiquer. Il ne s’agit pas seulement de la construction mais aussi de sa propre stratégie et de l’intérêt que les architectes français ont pour le rapport entre le contexte et la création.
 
Il me semble que ce contexte soit très évident dans un de vos édifices les plus célèbres, Atrium, le complexe universitaire à Paris Jussieu. C’est un projet très articulé qui exprime bien le rapport entre l’architecture et l’environnement. Pourriez-vous nous expliquer comment vous avez réussi à travailler sur l’environnement et sur le contexte de la ville ?
Jussieu est un ouvrage très intéressant parce qu’il se trouve dans un lieu stupéfiant, construit à une époque où l’architecture était triomphante. On pourrait construire un quartier en une seule fois et compléter la grille en 5 ans. Dans le cas de Jussieu, l’architecte qui l’a construit était à la fois fasciné par la réalisation industrielle de l’architecture et par la philosophie japonaise zen. Le concept à l’époque était de trouver de la poésie dans la production industrielle en utilisant des métaux perforés, de l’aluminium, des protections, etc. Le plan d’urbanisme était très important pour eux.Des architectes très intéressants comme Ibos & Vitard, Lacaton & Vassal ou Jacob Macfarlane, chacun avec une approche différente, ont participé au concours. Je crois que seulement deux équipes sur cinq avaient choisi de ne pas suivre les règles de la grille. Les projets ne comprenaient qu’un angle, comme pour compléter la grille, en utilisant les mêmes proportions, une espèce de continuation de l’édifice d’origine. Nous avons néanmoins décidé de nous éloigner de cette approche et d’agir en la développant. Nous avons maintenu la hauteur de l’édifice, l’ouverture entre la semelle et le premier étage. Notre projet est une espèce de mutation, il donne l’impression dans la cour d’être semblable au vieux bâtiment mais il pourrait s’agir d’un lieu différent quand on se trouve devant l’édifice. Nous avons essayé de créer une espèce de continuation mais plutôt comme le mélange de deux modèles d’architecture. Nous avons par conséquent essayé de réaliser un projet basé sur l’échange humain. Nous n’avons pas projeté un édifice mais une façon de travailler, une façon de se rencontrer. Ce n’est cependant pas le cas dans toutes les universités car ce sont des espèces de machines architecturales, avec un ascenseur et d’étroits escaliers, où les gens ne se rencontrent pas. Chacun arrive et reste en général dans sa chambre. Nous avons par ailleurs essayé d’insérer dans le projet toutes les relations que l’on peut trouver dans une ville traditionnelle. Le centre de Jussieu peut rappeler vaguement une casbah. Nous aimons cet esprit qui consiste à créer une petite ville à l’intérieur de l’architecture. C’est ça la complexité de notre travail.
 
La façade est un des éléments les plus symboliques de cet édifice complexe : pouvez-vous nous dire ce qui l’a inspirée et les matériaux que vous avez utilisés ?
Pour définir le contenu d’un édifice au moment où il faut le finir, lui donner une personnalité et un rôle spécial dans la ville, je crois qu’il est important de créer un rapport avec la façade qui soit un mélange. Nous n’aimons pas avoir une façade qui soit toujours la même, nous voulons qu’elle soit changeante, qu’elle ne reste pas pareille toute la journée. Elle devrait changer avec les conditions météo pour refléter un ciel nuageux ou une belle journée ensoleillée. Nous voulions créer une espèce de projet qui puisse montrer ce qu’il y avait à l’intérieur de ce dernier. Si on se limite à construire un bloc avec des petites fenêtres, on n’arrive pas à comprendre s’il sert à abriter des bureaux, des habitations ou des activités industrielles, ce qui ne va pas bien pour la ville. Nous préférons montrer un peu ce que nous sommes. C’est valable pour les édifices comme pour les personnes. Il est important d’avoir cette relation, de montrer un peu ce que l’on est. Nous suscitons des émotions avec cette espèce de dentelle d’aluminium. C’est une image fascinante. Durant la journée, avec la lumière du soleil face à l’édifice, celui-ci apparaît plus traditionnel, plus fermé, plus solide et peut-être aussi un peu dur. Nous aimons ces sensations changeantes dans l’architecture. Il s’agit en fait d’une double référence : quand l’ensemble du complexe a été construit, on utilisait beaucoup l’acier perforé et notre projet s’y rapporte en quelque sorte. Au cours des années cinquante, les architectes et les designers utilisaient la tôle perforée. C’est plus facile aujourd’hui de la réaliser grâce à la coupe au laser et aux techniques de ce genre pour obtenir ce que l’on veut avec l’acier et l’aluminium. Cet aspect nous plait. Nous sommes pratiquement dans une université avec des salles et des laboratoires différents, etc. On ne peut pas ne mettre qu’une plaque de verre en montrant ce qui se passe dans l’édifice sur la façade, il faut qu’il y ait davantage d’intimité. Avec ce type de revêtement, on peut parfois voir ce qu’il y a à l’intérieur et parfois pas.
 
D’après ce que vous venez de dire, quel est le rôle des matériaux dans votre architecture ?
Je ne suis pas sûr que les matériaux aient un rôle de premier plan pour nous. Je ne suis pas vraiment intéressé aux matériaux. Je crois que les matériaux soient toujours une question d’opportunité. J’apprécie beaucoup les matériaux de base. J’aime travailler avec le ciment et l’aluminium mais je suis surtout intéressé à la qualité et à la durée des matériaux. C’est comme quand un ingénieur essaie de construire un pont plus long en utilisant moins de matériel. Les matériaux ont ce rôle pour moi en architecture, il s’agit de créer un effet, une sensation, une fonction en utilisant le moins de choses possibles. L’aluminium dans ce cas était rigide et pas trop coûteux ; il permettait en outre d’obtenir un bel effet avec la lumière, c’est la raison pour laquelle nous l’avons choisi. Dans d’autres cas, nous pouvons travailler par exemple avec la céramique ou la céramique émaillée car elle offre une autre possibilité, un autre effet. Les matériaux ne nous intéressent pas, nous ne choisissons jamais un matériau avant de penser à la façade et de décider comment la faire. Nous partons de l’effet que nous voulons obtenir, nous avons une idée d’un rapport et essayons de trouver la meilleure solution pour atteindre le résultat désiré.



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