Interview

Manuelle Gautrand

20/04/2010

Bonjour Manuelle Gautrand. Je désire tout d'abord vous remercier de nous avoir reçus ici, dans votre étude de Paris. Vous êtes architecte depuis 1985, comment votre approche avec l'architecture a t'elle changé au cours des deux dernières décennies ?

Manuelle Gautrand : Quand j'ai commencé, il y a vingt ans, j'étais très jeune et, plus je travaille dans l'architecture, plus ma vision change parce que j'acquiers de plus en plus d'expérience. Les deux dernières décennies sont pleines de différents types d'histoires, avec différents types de projets et de clients. Certains projets peuvent durer 5 ou 6 ans et se modifient par conséquent avec le temps. Tout est donc toujours différent. Au cours de ces vingt ans, j'ai acquis une grande expérience en essayant toujours d'expérimenter quelque chose de nouveau dans chaque projet. Je vise parfois à quelque chose de plus " ambitieux ", selon le client. Ça m'arrive également d'être plus anxieuse quand les contrats et les objectifs sont plus ambitieux. Vingt ans peuvent être une période courte mais aussi très longue.  On peut travailler à dix ou vingt projets et chacun d'entre eux apporte une nouvelle expérience et enrichit.

 

La situation architecturale en France offre de nombreuses possibilités d'expérimenter des architectures non conventionnelles grâce à un système de concours considéré un modèle en Europe. Qu'en pensez-vous ?

Manuelle Gautrand : Je suis heureuse de vous l'entendre dire. Bien que ce ne soit pas facile de faire une comparaison, je dois admettre que les concours ont été précieux pour moi. Je n'avais pas de contacts au début et les concours étaient donc le seul moyen d'obtenir des charges. Je suis d'accord sur le fait que le système de concours français soit très accessible aux jeunes architectes ; il leur offre d'excellentes occasions d'obtenir des charges et de commencer leur carrière. Les méthodes ne sont cependant pas toujours très claires et il est difficile d'être sélectionné, en particulier pour un jeune architecte. Quand il a été sélectionné, l'architecte a bien sûr réellement la possibilité de gagner le concours si son projet est valable. Dans d'autres pays européens, où il n'y a pas de sélections et où les concours sont ouverts à tous, c'est peut-être plus facile pour les jeunes architectes de proposer de nouveaux projets.

 

Vous avez dessiné en 2007 l'édifice C42, le nouveau showroom Citroën sur les Champs-Élysées, qui peut être considéré comme une transposition architecturale parfaite d'une marque connue dans le monde entier. Sur quoi avez-vous basé votre projet ?

Manuelle Gautrand : Les bases ont été multiples. Au début, quand j'ai participé au concours, je n'avais guère de familiarité avec les voitures, j'ai donc décidé de faire quelques recherches sur l'histoire de Citroën. J'ai découvert un monde fascinant, les designers, la façon dont ils inventent les concept cars et beaucoup d'autres choses sur les voitures. Ils ne travaillent pas seulement sur la forme mais sur une vision très précise de la société. Quand ils créent un prototype, ils unissent de nombreuses caractéristiques de notre société à la recherche sur les matériaux et les différents sujets. J'ai essayé d'être aussi ambitieuse qu'eux en m'inspirant de leur façon grandiose de réaliser les voitures : je voulais que l'édifice reflète fidèlement ces intentions. Les voitures jouets et l'idée des enfants qui jouent avec les voitures et les garages ont été une autre source d'inspiration. Je voulais donner un esprit lié aux jeux à C42. Je désirais en un certain sens créer un lieu magique et agréable car les voitures Citroën ne sont pas nerveuses comme celles des autres constructeurs automobiles. Elles s'orientent plutôt vers le confort et l'agrément. Je désirais donc utiliser ces deux derniers aspects en les associant à l'esprit magique des jeux pour enfants. Je voulais par ailleurs exprimer la marque en utilisant son logo, le double chevron, que j'ai inséré directement sur la façade en jouant avec le thème du double losange sur toute son étendue. La façade est donc une espèce d'enveloppe entièrement incurvée, avec le logo dessiné à la perfection dans la partie basse de l'édifice, tout près du trottoir, et exprimé de façon différente au fur et à mesure que l'on monte vers le haut. Inclure le logo dans le projet architectural et jouer avec a été une des principales idées. J'ai décidé de créer une espèce de sculpture à l'intérieur de l'édifice, comme dans un jeu : c'est un immense arbre rouge, un grand présentoir placé justement au centre de l'édifice qui occupe énormément de place. Les visiteurs tournent autour en parcourant les escaliers ou les passerelles, parfois des passages très étroits, parce que je voulais que les voitures soient les protagonistes et que les personnes aient l'impression d'être au milieu des voitures. Le grand arbre expose huit voitures, qui sont réellement au centre de la scène, comme dans une installation monumentale.

 

...le résultat est un édifice très complexe : quel a été le rôle de la technologie et des matériaux ?

Manuelle Gautrand : Le projet a été réellement complexe parce que la place est vraiment très restreinte. Nous voulions utiliser tout le volume disponible et consacrer chaque mètre carré non pas aux aspects techniques mais au public et aux voitures. C'est ce qui a compliqué le projet parce que nous devions cacher chaque centimètre de technologie, les installations mécaniques et techniques, pour donner au public la sensation qu'il n'y a rien derrière. Les espaces sont essentiels, avec beaucoup de blanc. Ça a été très difficile de cacher la technologie. Un autre aspect critique a été le revêtement, où nous avons utilisé une résille en verre et en profilés métalliques. Ce revêtement est en fait structural car il soutient l'édifice et le rend autonome par rapport aux autres limitrophes sur les Champs-Élysées.

 

Vous travaillez actuellement à un autre showroom au Caire, qui est également un lieu récréatif, quelles sont les principales différences entre ces deux projets ? Quel effet ça fait de travailler dans deux villes aussi différentes ?

Manuelle Gautrand : Le projet du Caire est tout à fait différent, c'est ça qui est bien dans notre métier. Chaque projet est différent. Au début le projet du Caire devait lui aussi être un showroom consacré aux voitures avant de devenir quelque chose de plus. Tout d'abord parce que la ville est totalement différente, tout comme le client, un entrepreneur qui travaille avec plusieurs marques de voitures. L'édifice n'est donc pas consacré à un seul constructeur automobile mais à dix ou douze. C'est la première différence parce qu'il est impossible de penser à un édifice consacré à une seule marque mais à quelque chose de plus flexible. Après avoir vu les premières esquisses et les maquettes, le client était enthousiaste mais a sans cesse voulu ajouter de nouvelles idées au fur et à mesure que le projet avançait. Il ne s'agit donc plus seulement d'un showroom mais d'un espace consacré également à d'autres activités commerciales. Il y aura un restaurant, des cinémas et quelques boutiques de luxe. Il ressemble donc davantage pour finir à un centre commercial exclusif, avec de nombreuses activités différentes. L'autre différence concerne naturellement la ville parce que le Caire est très polluée, chaude et venteuse. Une des idées de base a été celle de créer un édifice avec une partie externe très simple, protégée des agents atmosphériques, du vent et du sable que celui-ci transporte. J'ai créé à l'intérieur une sculpture entièrement en ciment, en utilisant des moyens locaux. C'est une espèce de sculpture tridimensionnelle, en partie consacrée aux voitures et en partie aux magasins, etc., à sa façon très flexible. En regardant le projet, on ne peut absolument pas l'associer à Citroën et c'est positif.

 

Vous êtes sur le point de construire un autre édifice important à Paris : la tour AVA à La Défense, pouvez-vous nous parler de ce projet

Manuelle Gautrand : je crois que construire un gratte-ciel soit le rêve de n'importe quel architecte. Quand j'ai commencé à y travailler, j'étais très heureuse d'avoir cette possibilité. Le projet me passionne énormément, d'autant plus qu'il se trouve dans le quartier de La Défense, un quartier très particulier à Paris. Il est plein de choses modernes, en contraste avec le centre de la ville qui ressemble presque à un musée. La Défense est une espèce de nouvelle ville très moderne tout près de Paris, mais en quelque sorte détachée de la capitale. La plupart des édifices ont été construits il y a vingt ans mais il y a désormais de nombreux problèmes dans le quartier, comme ceux liés à la sécurité et à la qualité de la vie. Certaines tours très vieilles ont besoin d'être restructurées de toute urgence. Entre les années soixante et quatre-vingt, quand ce quartier a commencé à se développer, les infrastructures ont été construites avec beaucoup d'ambition, il y a par exemple de nombreuses autoroutes et voies surélevées, avec des résultats qui ne se sont pas révélés très positifs. Comme je l'ai dit il y a quelques instants, on n'a pas une sensation de sécurité et de confort en s'y promenant. Les rues et les routes passent au-dessus des espaces réservés aux piétons ou y sont reliées et c'est difficile de faire le rapport entre les deux niveaux de ces espaces. Le site où construire la tour est très intéressant parce qu'il se trouve juste au centre de ces difficultés et m'offre la possibilité de concevoir de nouveaux espaces publics et de requalifier l'autoroute qui le traverse. Le projet final prévoit une tour de 140 mètres de haut et 200 mètres de long. La longueur dépasse la hauteur, ce qui rend naturellement le projet encore plus intéressant. Ça me permet de penser à la façon dont moderniser ce lieu à La Défense et, en général, d'organiser les liaisons et les raccordements entre les différents étages de la tour, comme le hall, les niveaux internes et les espaces publics tout autour. Une des difficultés lors de la construction d'une tour est la nécessité d'éviter qu'elle soit trop séparée du contexte. Mon objectif pour ce projet est donc celui de relier la tour à ce qui l'entoure et d'ajouter de nombreux éléments agréables aux espaces publics tout autour, ce qui signifie travailler en profondeur sur les liaisons contextuelles et les raccordements publics, etc.

 

Que pouvez-vous me dire de l'esthétique ? ..elle me semble très fascinante

Manuelle Gautrand : Oui, en effet, elle l'est car il y a beaucoup de tours à La Défense qui ne sont sans doute plus à la mode de nos jours. Ceci n'était toutefois pas très important pour moi. Les tours n'ont souvent que des façades continues et se ressemblent toutes. Je voulais trouver quelque chose de différent, avec des objectifs durables. Nous avons donc décidé de créer un réseau fait de profilés métalliques à utiliser comme support pour une série de filtres.

Sur les façades à l'ouest et au sud, les réseaux plus serrés servent à filtrer et à réduire le rayonnement solaire à l'intérieur des étages. Sur les façades au nord et à l'est, leur but est exactement le contraire, c'est-à-dire optimiser l'entrée de la lumière naturelle à l'intérieur. L'intention était celle de jouer avec ce réseau pour créer des reflets permettant à une plus grande quantité de lumière de pénétrer. Le réseau est donc un élément crucial dans le contrôle de la lumière naturelle, pour travailler avec des objectifs durables, réduire les besoins énergétiques au minimum et donner un aspect différent à la tour. La couleur dorée spéciale crée une multitude de reflets. Le design très particulier du revêtement se base su des formes rhomboïdales qui créent une texture graphique. Il y a une forte continuité entre le design graphique du revêtement de la tour et les espaces au rez-de-chaussée. Les trois niveaux situés en dehors de la tour sont consacrés à des structures communes telles que les restaurants, les cafétérias, la place, etc. La texture du réseau sert partout à filtrer la lumière naturelle. Une forme en particulier se répète pour exprimer la fluidité de l'architecture, la liaison entre la tour et les espaces communs du rez-de-chaussée : le réseau a donc également la fonction d'envelopper l'autoroute qui traverse le site. On ne voit plus cette dernière en marchant le long des rues. Je crois que l'intention était celle d'améliorer réellement le site, de cacher l'autoroute et de donner un aspect totalement différent au quartier.

 

Sur une photo de votre site Web, vous portez un casque de chantier qui semble presque un manifeste. Pensez-vous qu'une femme doive être une guerrière si elle veut avoir à faire au secteur du bâtiment ?

Manuelle Gautrand : Je crois que nous devons toujours lutter à un certain moment. Le secteur du bâtiment est bien sûr très difficile mais je crois qu'il l'est autant pour une femme que pour un homme. Il y a toujours des phases très complexes. Nous travaillons avec des entrepreneurs, des clients et des ingénieurs, un architecte est toujours au centre de ce réseau de relations. Nous devons nous en tenir à nos objectifs et c'est très difficile parce que l'édifice prend pendant ce temps de l'ampleur. Nous ne partageons pas toujours les objectifs de l'entrepreneur mais partageons évidemment ceux du client.

Les rapports avec l'entrepreneur sont parfois plus difficiles à cause de problèmes financiers et techniques et nous devons donc nous battre, mais je crois que ce soit la même chose pour les hommes.  La phase d'étude est elle aussi très complexe. Je pense qu'il s'agisse d'un métier où il faut toujours se battre, du début à la fin, pour rester fidèles à l'objectif et maintenir la force et la pureté du projet et des esquisses originales. Nous pouvons toutefois le faire avec plaisir



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